mercredi 20 décembre 2006

Money ! Money !

La BBC (radio) a proposé une émission fort intéressante concernant Lewis Carroll et son rapport à l'argent. Vous pouvez l'écouter pendant quelques jours encore ici. Vite ! Vite ! Vite!
Ceux qui connaissent peu ou prou la vie de Lewis Carroll savent qu'il a toujours défendu âprement ses droits en tant qu'auteur et qu'il avait sans doute mis au point un système de comptabilité (je l'imaginais) assez performant (presque autant que celui qui lui permettait de « gérer » son abondante correspondance) — ce qui paraissait très naturel pour ce mathématicien et logicien hors pair. Cependant, il semblerait que ce trait de caractère dépeint par ses biographes ne fût pas si réaliste que cela... L'émission nous apprend que Carroll n'était pas tellement au fait des rentrées et des sorties de son compte en banque... S'il payait ses dettes, il n'était pas très empressé de préserver ses ressources ou de devenir riche.
Pire, à un moment de sa vie, une énorme somme fut dilapidée. Elle aurait pu l'autoriser à acheter une maison, mais nul ne sait la raison de cet envol des biffetons.
Nous n'ignorons pas, cependant, à quel point ses fameux Diaries ont été censurés, ainsi que sa correspondance, par sa famille très pointilleuse et, peut-être, un tantinet paranoïaque. Mais c'est peut-être un bien pour un mal, car notre époque suspicieuse aurait peut-être trouvé à redire là où il n'y a rien de malhonnête ou de vicieux...
C'est pourquoi la biographie (publiée seulement onze mois après la mort du grand homme, en décembre 1898) de son neveu, S. Dodgson Collingwood, pour intéressante qu'elle soit, omet de nombreux points. Peut-être par peur d'un possible scandale, bien qu'il ne me semble pas que Carroll ait pu rougir de son existence. En tout état de cause, il manque environ quatre volumes complets de ses journaux et dix-sept pages auraient été arrachées à ceux qui subsistent. Si ce n'est pas sa famille qui commit cet acte criminel, et si ce n'est pas Lewis Carroll en personne comme cela semble avéré, qui est l'auteur de cette mystérieuse disparition ?
Nous aurons l'occasion d'en reparler ici, mais pour l'heure il s'agit d'une autre énigme, même si les deux phénomènes sont possiblement liés.
Carroll était sinon un flambeur, du moins quelqu'un qui était souvent dans le rouge. Entre septembre 1883 et janvier 1885 (il avait 53 ans), il fut constamment à découvert. Il est raisonnable de penser qu'il aurait donné d'importances sommes à quelqu'un. À un certain Monsieur Dymes, qu'il n'aimait pas (mais il aimait sa grande famille, sans pour autant prêter un intérêt particulier aux enfants) et qu'il aurait rencontré lors de vacances... Ce Monsieur Dymes est décrit comme une sorte de Micawber (clin d'oeil à mes lecteurs dickensiens).
C'est une journaliste qui a retrouvé les relevés des comptes bancaires de Carroll (de 1856 jusqu'à sa mort) et les a fait publier.

Cf. Lewis Carroll in His Own Account: The Complete Bank Account of the Rev. C.L. Dodgson,
Ed. Jabberwock Press, 2005.


Site internet de l'auteur, qui possède également un blog.
mercredi 6 décembre 2006

Une édition d'Alice illustrée...

... par Anthony Browne.

Il y a quelques mots mon ami anglais, Robert, m'a envoyé quelques images de ce volume. Observez attentivement les extraits. J'espère que vous éprouverez les mêmes fourmillements de contentement sur la pointe des doigts, piaffant à l'idée de tourner les pages.
Nombreux furent ceux qui dessinèrent Alice et lui apportèrent, chacun, une part de leur univers. Illustrer l'oeuvre majeure de Lewis Carroll, c'est à la fois offrir une autre lecture d'Alice mais aussi dessiner une nouvelle porte par laquelle entrera le lecteur. Le plus grand espoir que l'on puisse concevoir est qu'il se perde, même et surtout s'il se croit en territoire connu.

Vous pouvez agrandir les images en cliquant dessus.
[Ayant en apparence délaissé cette page, pendant un petit moment (en réalité, j'explore l'oeuvre), j'escompte la nourrir avec des billets tout frais sortis de l’œuf dans très peu de temps. Un des prochains billets sera consacré à la vivisection, car Lewis Carroll a écrit un texte très intéressant sur ce sujet. À très vite.]
lundi 9 octobre 2006

Béatrice


Beatrice C. Harington and Alice M. Harington photographiées par L. Dodgson

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Je ne crois pas que ce poème - traduit en prose (une hérésie, j'y consens malgré moi !) pour des raisons de pudeur évidentes : je ne suis pas poète pour un sou et n'oserai pas le prétendre - soit adressé à Béatrice Henley, évoquée précédemment, mais à une autre petite fille que je n'ai pas identifiée - Lewis Carroll connut plusieurs Béatrice, qui n'ont rien de celle de Dante. Quoique...

On y lit le regret des heures passées, la menace imprécise d'un monstre qui ne dit pas son nom et qui pourrait abîmer et engloutir l'enfant. S'agit-il d'un adulte ? S'agit-il du temps qui passe et qui fait néanmoins acte de reddition devant la beauté fantomale et irréelle de l'enfant ?
Deux ombres dans ce poème se disputent la lumière de notre esprit : une enfant de chair et de sang et son double angélique (l'image mortelle et celle, immortelle, d'un même être ?), qui, parfois, se confondent l'espace d'un instant. Très étrange texte qui amène le trouble dans l'esprit du lecteur...

Béatrice

Dans ses yeux la vivante flamme éclaire
C’est celle d’un voyageur sur terre
A la verticale, au-delà des cieux, il se tient
Les étés se disaient cinq et sont toute la durée
Les étés se disaient cinq depuis que le Temps s’est égrené
Afin de dissimuler dans les brumes de l’humaine nuit
La naissance d’un ange

Un ange voit-il à travers ses yeux ?
S’enfuira-t-elle, soudain, d’un bond, au loin ?
Et s’élèvera-t-elle vers son foyer dans les cieux ?
Béatrice ! Bienfait répandu et bénédiction reçue !
Béatrice ! Toujours je te regarde
De deux tendres demoiselles surgissent les visions
Entrelacées sur la trame du temps passé

D’une Béatrice pâle et sévère
Les lèvres disent un désespoir
Les yeux innocents qui aspirent


Qui aspirent aux tendres heures de la vie
Loin du chagrin et loin du conflit
Car les étés heureux jamais ne reviennent
En ce temps-là, le monde semblait bon et beau


D’une Béatrice glorieuse et vive

D’une demoiselle sanctifiée, éthérée
Dont les yeux bleus sont de profondes fontaines de lumière
Elle réconforte le poète qui rumine à l’écart
Elle remplit de joie son cœur désolé
Telle la lune, lorsqu’elle luit, à travers la nuit limpide
Sur un monde de silence et d’ombres

Et les visions tremblent et s’effacent peu à peu
Et les visions disparaissent au loin
Tout ce que mon imagination est ravie de peindre

Elle est à mes côtés : une enfant pleine de vie
Joie rougeoyante et boucles indisciplinées
Ni martyr pâle comme la mort ni saint radieux
Et pourtant pure et lumineuse comme eux

Car je crois que si un sinistre monstre sauvage
Venait à sortir de son antre charnier
De sa jungle-foyer dans l’Est
S'il rampait furtivement et retenait son souffle
S'il rampait avec les yeux de la mort

Il oublierait tout à fait son rêve de festin
Et se ramasserait à ses pieds dans la position de l’esclave
Elle enroulerait sa main autour de sa crinière
Elle babillerait d’un ton argenté
Sa voix serait le tintement de la pluie d’été


Elle le questionnerait de ses yeux rieurs
Elle le questionnerait sous l’emprise d’une allégresse déconcertante
Jusqu’à ce qu’elle eût attrapé à nouveau dans ses yeux féroces
L’amour qui a allumé les siens

Soyez assurés que si un cœur sauvage
Sous le masque de l’humain
Était ici sur le point de la déchirer
Lié par un sombre et mortel exploit
Dépêchant impitoyablement le passé
Il fléchirait soudain, soudain empreint d’une culpabilité naissante
Face à la pureté de ses yeux bleus


Que nenni ! Soyez assurés que si un bel ange
Un lumineux séraphin immaculé
Etait sur le point de s'infléchir du haut des cieux impénétrables
Elle s’attarderait volontiers dans un joyeux étonnement
Elle s’attarderait au bord de son amour à réfléchir et à contempler
L’amour et le souci d’une sœur se pencheraient
Sur une heureuse et innocente enfant

(4 décembre 1862)


************************************

« Le poète est lui-même un traducteur d'une espèce singulière, qui traduit le discours ordinaire, modifié par une émotion, en langage des dieux. Le travail de traduire, mené avec le souci d'une certaine approximation de la forme, nous fait en quelque manière chercher à mettre nos pas sur les vestiges de l'auteur ; et non point façonner un texte à partir d'un autre ; mais de celui-ci, remonter à l'époque virtuelle de sa formation, à la phase où l'état de l'esprit est celui d'un orchestre dont les instruments s'éveillent, s'appellent les uns les autres, et se demandent leur accord avant de former leur concert. C'est de ce vivant état imaginaire qu'il faudrait redescendre, vers sa résolution en œuvre de langage autre que l'originel. »

Valéry dans la préface des Bucoliques
lundi 18 septembre 2006

Les lacunes d'Alice Pleasance Liddell

Certains ont émis l'hypothèse que la froideur qui s'installa entre l'écrivain et sa jeune amie fut consécutive à une demande en mariage repoussée (Cf. le texte de Brassaï dans le Cahier de l'Herne correspondant). Cette idée, pour romantique qu'elle fût, n'est en rien fondée. Il est probable qu'on ne saura jamais la vérité.
Ce qui, en revanche, est certain est que la mère de la jeune Alice (1852–1934), alors âgée de onze ans (tandis que Lewis Carroll en avait trente-trois) détruisit toutes les lettres que l'auteur avait adressées à sa fille. Seules quelques-unes ont survécu à cette tempête maternelle.
Les mères sont toujours excessives quand il s'agit de leur progéniture, positivement ou négativement. On devrait inventer une loi pour protéger les enfants contre les abus de pouvoir des matrones.
En 1932, Alice évoquera le passé et dira ceci : « Je ne peux me souvenir de ces lettres, mais c'est une horrible pensée pour moi de songer qu'elles aient pu périr dans la corbeille à papier du presbytère. »
Pourquoi la mère d'Alice a-t-elle agi ainsi ? Craignait-elle une passion interdite ? Est-elle, tout simplement, jalouse ?
Personne n'est en mesure de répondre à cette question. Le mystère est d'autant plus épais que les passages du Journal de Carroll, qui correspondent précisément aux mois de proximité intense avec la famille Liddell, cette période qui a conduit à l'écriture d'un chef-d'oeuvre, sont manquants (du 18 avril 1856 à mai 1862). Il faut dire aussi que la censure du neveu Collingwood est aussi passée par là...
La rupture fut totalement consommée entre les Liddell et Lewis Carroll en juin 1863.
Toutefois, au fil des ans, même s'ils ne se rencontraient plus, Lewis Carroll ne cessa d'envoyer des cadeaux à Alice.

Une lettre tardive (je ne suis pas l'auteur de la traduction ni de celle du passage suivant cité), en date de l'année 1885, à propos de la publication de la première version d'Alice (Les Aventures d’Alice sous terre) :

Ma chère Mrs. Hargreaves [Alice est alors âgée de 33 ans et est mariée],
J’imagine que la présente lettre, après tant d’années de silence, va vous parvenir presque comme une voix d’entre les morts. Pourtant, ces années-là n’ont pas réussi à affaiblir en quoi que ce fût la clarté de mon souvenir des jours où nous correspondions. Je commence à éprouver combien la mémoire défaillante d’un vieil homme est infidèle en ce qui concerne les récents événements et les nouveaux amis (par exemple, je me suis lié d’amitié, voici quelques semaines, avec une très charmante petite fille d’environ douze ans, avec qui je fis une promenade ; et maintenant, je ne parviens plus à me rappeler aucun de ses nom et prénoms !), mais l’image en mon esprit est plus vivace que jamais de celle qui fut, à travers tant d’années, mon idéale amie-enfant. Depuis votre temps, j’ai eu des vingtaines d’amies-enfants, mais avec vous, ce fut tout différent. Cependant, ce n’est pas pour dire tout cela que je vous écris cette lettre. Voilà ce que je veux vous demander : verriez-vous un inconvénient à ce que l’on publiât en fac-similé le cahier manuscrit original (que vous possédez toujours, je le suppose) des Aventures d’Alice ? L’idée de cette publication ne m’est venue que l’autre jour. Si, toute réflexion faite, vous en veniez à conclure que vous préféreriez que l’on s’en abstînt, cela mettrait fin au projet. Si, au contraire, vous me donniez une réponse favorable, je vous serais grandement obligé de bien vouloir me prêter le cahier (je pense qu’un envoi par lettre recommandée donnerait toute sécurité) afin que je puisse envisager toutes les possibilités de réalisation. Cela fait vingt ans que je n’ai vu ce manuscrit, de sorte que je ne suis nullement certain que les illustrations ne vont pas se révéler si horriblement mauvaises qu’il serait absurde de les reproduire. Il n’est pas douteux que j’encoure l’accusation de vulgaire narcissisme en publiant un tel ouvrage. Mais je ne m’en soucie pas le moins du monde, sachant qu’il n’existe pas chez moi pareille faiblesse ; simplement, considérant l’extraordinaire popularité qu’ont eue les volumes (nous avons vendu plus de 120 000 exemplaires des deux livres), je pense qu’il doit y avoir un grand nombre de personnes qui aimeraient voir Alice sous sa forme originale. Je reste votre ami fidèle.
C. L. Dodgson

Alice Liddell a raconté ses souvenirs dans The Cornhill Magazine, en Juillet 1932 : « Nous nous rendions chez lui escortées par notre gouvernante. Nous prenions place sur un grand sofa. Il s’installait entre nous et, tout en nous racontant des histoires, il dessinait avec un crayon ou une plume. Quand il nous avait bien amusées, il nous faisait poser et il prenait ses photographies avant que nos expressions eussent eu le temps de changer. II semblait avoir une réserve inépuisable d’histoires fantastiques, qu’il inventait au fur et à mesure tout en dessinant sans arrêt sur une grande feuille de papier. Ses histoires n’étaient pas toujours complètement inédites. Parfois, il nous donnait une variante d’une histoire déjà racontée, parfois il débutait sur quelque chose que nous connaissions déjà ; mais, en se développant, l’histoire, fréquemment interrompue, changeait du tout au tout et de façon inattendue. Quand nous allions en excursion sur la rivière avec Monsieur Dodgson, ce que nous faisions tout au plus quatre ou cinq fois au cours du trimestre d’été, il emportait toujours un panier plein de gâteaux et une bouilloire qu’il faisait chauffer sur un feu de brindilles. Plus rarement nous partions pour une journée entière, et alors il emportait toutes sortes de provisions — du poulet froid, de la salade et des tas de bonnes choses. Ce que nous aimions le mieux, c’était de remonter à la rame jusqu’à Nuneham et de pique-niquer dans le sous-bois, dans l’une des huttes construites à cet effet par Monsieur Harcourt. Monsieur Dodgson, à Oxford, était toujours vêtu de noir, comme un pasteur, mais, quand il nous emmenait sur la rivière, il portait des pantalons de flanelle blanche. Il remplaçait son chapeau noir par un chapeau de paille, mais, naturellement, il gardait ses chaussures noires, parce qu’à cette époque les tennis blancs n’avaient pas été inventés. Il se tenait toujours très droit, plus que très droit même, il avait l’air d’avoir avalé un manche à balai...»

Il me semble que l'on perçoit, dans ce dernier témoignage, la fragile ligne de démarcation entre Dodgson et Carroll, même si elle n'est symbolisée que par un changement de costume.
La lettre de Carroll à Alice est empreinte de tendresse et d'une triste résonance. Le neveu-biographe de Dodgson-Carroll dira que cette séparation a jeté à jamais une ombre sur la vie de son oncle...

[Crédit photo : Alice Liddell photographiée par J.M. Cameron.]

Eclat d'une biographie

Je relève ce qu'écrit Florence Becker Lennon dans sa biographie de Lewis Carroll, The life of Lewis Carroll - Victoria through the looking-glass, Ed. Simon and Schuster, new York, 1945, p. 214 :

« Les raisons de son refus à admettre la paternité des livres de Lewis Carroll, dans le contexte oxfordien du professeur Dodgson, sont tout à fait légitimes. Après tout, aucun de ses collègues n'écrivaient de livres à l'intention des enfants, et ils le fixaient déjà d'un air très suspicieux. Mais il n'hésita jamais à user de livres - notamment Alice - en guise de carte de visite auprès des enfants, comme s'il disait : Peut-être bien que je ressemble à Monsieur Dodgson mais, si vous me regardez à nouveau, vous verrez Lewis Carroll ; et, si vous regardez encore et que vous roulez des yeux comme des billes, vous verrez Alice. Ou, peut-être, sortait-il ses diverses personnalités de son petit sac noir, à la manière d'un prestidigitateur — et il en était un ! Il était le révérend Dodgson, aucun doute à ce sujet, et devenait Carroll, quand il ouvrait son sac, pour en extirper des jeux, des jouets et des photos destinés à ses amis-enfants, et que tout le petit peuple des fées émergeait soudain.»

(trad. C.-A. F.)

Ce livre est de ceux qui me paraissent mériter une lecture, bien que ses conclusions quant à l'attrait de Lewis Carroll pour les petites filles soient inacceptables et complètement hors de propos.
J'ai toujours pensé que ceux qui voient le mal, là où il n'existe pas, en disent davantage sur leurs penchants d'accusateur que sur ceux qu'ils jugent sans légitimité... Et notre société est tellement décadente qu'elle n'autorise plus la pensée de l'innocence. À moins que cette dernière ne représente la subversion suprême...
Je recenserai les autres ouvrages prochainement.
Ceci évitera peut-être à certains d'écrire des sottises sur le compte de Lewis Carroll et du Révérend Dodgson. J'en ai encore lu récemment sur le net... Non, je ne vous donnerai pas d'adresses ! N'insistez pas ! La colère est mauvaise pour ma santé.
vendredi 15 septembre 2006

Clichés d'un préraphaélite

Dante Gabriel Rossetti photographié par Charles Dodgson, en 1863.


--> Cette très célèbre photographie appartient à une série réalisée par Charles Dodgson.
Celle-ci a été prise dans le jardin de la maison des Rossetti, le 7 octobre 1863. À gauche, Dante Gabriel. Assise à côté de lui, sa soeur Christina, également poète. À droite, se tiennent la mère, Frances, et Michael Rossetti, le frère, un critique littéraire distingué.

Dante Gabriel mourut le 9 avril 1882.

Charles écrivit la lettre suivante à Christina :

7 Lushington Road, Eastbourne,

Le 16 août 1882,

Chère Mademoiselle Rossetti,
J'ai appris par les journaux la douleur qui s'est abattue sur vous. Je vous offre, ainsi qu'à votre famille, toute ma sincère compassion. Les négatifs de mes photographies sont en sûreté à Christ Church et je crains de ne pouvoir rien faire avant mon retour, dans le courant de la seconde quinzaine du mois d'octobre. Je vous enverrai alors, à ce moment-là, tous les négatifs et les photographies qui existent. Je suis vraiment désolé que vous ayez à attendre aussi longtemps.
C'est l'un de mes lieux de prédilection et j'y passe d'agréables moments. Je dois vous avouer qu'il s'agit de la treizième lettre que j'ai été mis en devoir d'écrire aujourd'hui, ainsi j'espère que vous me pardonnerez ma brièveté.
J'adresse toute mon amitié à votre mère.
Sincèrement vôtre,
C. L. Dodgson

(Trad. C.-A.F.)

Dodgson revint à Christ Church le 16 octobre. Il envoya à Christina cinq photographies et promis de lui remettre en main propre les négatifs, car il n'avait pas assez confiance dans les services postaux — et, en effet, il tint parole, un peu plus tard.

mercredi 13 septembre 2006

Fragment du Journal

« Il y a quelques jours, j'ai terminé la lecture de La vie de Charlotte Brontë*. À l'en croire, cette vie fut tout sauf heureuse : son talent était de ceux qui s'épanouissent dans la solitude et la mélancolie, ce qui semble avoir eu dans son cas quelque chose de presque morbide. »
31 août 1857

*Composée par l'amie de Charlotte, Elizabeth Gaskell, et publiée en 1857. Après la mort de Charlotte, le père de cette dernière demanda à Elizabeth d'écrire cette biographie et lui donna nombre de renseignements sur la précocité de son génie.
Une traduction française existe :

J.M. Barrie et Lewis Carroll et réciproquement

Je suis à la recherche de points d'intersection entre la vie des deux hommes.
À ma connaissance, ils ne sont jamais rencontrés et Barrie ne fait pas mention de Lewis Carroll. Je poursuis mes investigations à ce sujet.
Je relève quelques rares occurrences dans la correspondance et le Journal de Lewis Carroll. J'en livre deux, concernant deux pièces de Barrie :

« Nous sommes allés à Haymarket et nous avons assisté à la représentation du Petit ministre, une belle pièce, magistralement interprétée (...) Le Petit ministre est une pièce que j'aimerais revoir encore et encore. » (1897, novembre, dans son Journal)

« Ma chère Minnie,
J'ai trouvé moyen de venir chez vous vendredi et, au lieu d'emmener Audrey à une représentation nocturne (ce qui l'obligerait à demeurer éveillée plus longtemps que d'ordinaire), je me propose de la faire assister, en matinée, à la représentation de L'histoire d'amour du professeur, au Garrick. Je n'ai pas vu cette pièce, mais j'en ai entendu grand bien et je suis sûre qu'elle est convenable pour un enfant. (...) » 
(Lettre à Mary Fuller, en date du 5 novembre 1895)
mardi 12 septembre 2006

Walter De la Mare : note

Walter de La Mare (1873-1953) a écrit un très petit essai, charmant et pertinent, qui gravite autour de la figure de Lewis Carroll. Il dresse, en outre, un rapide panorama impressionniste de la "littérature jeunesse" et du nonsense.

Je retiens en premier lieu cette considération :

« L'ère victorienne fut riche de ces personnages exotiques. Les modernes que nous sommes s'en amusent. Nous les avons fait sécher et décolorer dans des herbiers. Nous oublions de nous souvenir que beaucoup de nos plus admirables fleurs sont également des plantes de serre et nous souffrirons aussi, un jour, d'une semblable dessiccation. Mais il reste une fleur sauvage victorienne, qui n'autorise aucune condescendance absurde : nous l'appelons le Nonsense. À la différence des autres "activités" de l'époque, cette pensée sauvage ensemencée de rires, cet indéfinissable croisement entre l'humour, la phantaisie* et une douce déraison a prouvé son ancrage profond et demeure vivante et enchanteresse**. (...) Personne, pas même parmi ses plus aimables défenseurs, ne pourrait nier que le début du XIXe siècle manifeste un état d'esprit condescendant envers les enfants. Cette façon de se comporter est semblable à une lanterne qui n'éclairerait pas. Les excès sécrètent leurs propres antidotes.
Les mères et les pères, qui ont été élevés au porridge avec une pincée de sel en guise d'aromate, sont à même de comprendre que le miel est aussi un don de la nature. Pourtant, les écrivains qui lorgnent du côté de la nursery, et bien après que William Blake ait chanté l'innocence**, demeurent convaincus, pour la plupart, que ce qui est bon pour la jeunesse doit être déplaisant !"
(Trad. Céline-Albin Faivre, souligné par l'auteur)

* Walter de La Mare parle de "phantasy" au lieu de "fantasy". Je suis pleinement en accord avec lui quant à la graphie. J'ai écrit ceci, ailleurs :
Nous n’apprécions guère la dénomination de « fantasy », qui désigne généralement, dans notre culture, cette littérature du merveilleux plus particulièrement anglo-saxonne. Nous lui préférons volontiers celle-ci : «phantaisie» qui a le mérite de nous rapprocher de son étymologie grecque si éclairante.
La phantaisie désigne donc un état d'esprit teinté par l'imaginaire, une faculté, une disposition propice à l'inventivité, puis l'oeuvre dans laquelle elle s'incarne et qui la reflète. La phantaisie ou l'imagination est ce que Shakespeare nommait si justement « l’œil de l'esprit ».
** "Fragrant" signifie aussi "odorant".
*** Référence aux fameuses Songs of Innocence and Experience. Les chants de l'innocence et Les chants de l'expérience mettent en parallèle les deux états contradictoires de l'homme. L'enfance y est décrite comme le moment le plus proche de la béatitude éternelle, un moment à jamais perdu et violenté par l'âge adulte. Le prochain billet qui sera consacré à un poème de Lewis Carroll dit ce sentiment.
À l'instar de Barrie ou de Tournier, Lewis Carroll pense que 12 ans est LA limite.
12 ans. L'acmé, la perfection. Je ne suis pas loin d'acquiescer.
Peu nombreux sont ceux qui survivent à leur enfant intérieur et qui ne cèdent pas, pour ce faire, à la tentation de le perdre dans l'obscure forêt de la mémoire... De plus, ces héros de l'enfance n'osent pas toujours assumer cette victoire.


Il explique à propos de Lewis Carroll qu'« Il était si méticuleux (...) quant au choix d'un frontispice pour À travers le miroir qu'il demanda leur avis à environ à trente de ses amies mariées, avant de décider, en dernière instance, de conférer cet honneur au Roi Blanc. (...) Carroll, pendant son enfance, s'était déjà aventuré aux frontières du Pays des Merveilles. De même, les quatre premiers vers du Jabberwocky, qui furent ensuite étendus jusqu'à vingt-huit, un soir de fête, apparurent dans Le Parapluie du presbytère sous le titre de "Strophe de poésie anglo-saxonne", accompagné du glossaire de tous les termes qui le composent.
Rarement un enfant a laissé aussi clairement entrevoir l'homme en devenir. Cette ingéniosité à l'affût d'aventures, ce talent qui s'exprime par l'alliance si bien choisie des mots, ce ravissement provoqué par la logique et les mathématiques, cette passion pour les inventions, ce penchant pour les calembours, les énigmes , les parodies et ce genre de double registre du langage et de la pensée devaient occuper les jours de travail et les heures de repos de Dodgson, pendant les quarante-sept ans (dès 1851) qu'il passa à Christ Church.» (Trad. C.-A.F.)

Sans être essentiel, cet essai livre quelques idées joliment mises en pli.
mercredi 6 septembre 2006

Alice : le manuscrit original

Bien avant la publication du livre, bien avant que John Tenniel ne l'illustrât, Lewis Carroll dessina les personnages lui-même, car il possédait aussi ce talent.
La British Library possède ce manuscrit si précieux qu'Alice Liddell avait dû vendre au cours de sa vie.
Quelques pages pour le plaisir du coeur et de l'esprit :

Certes, le trait de Carroll ne vaut pas, à mon goût, celui de Tenniel, mais l'on remarquera la similitude qui existe entre les dessins de l'auteur et ceux de Tenniel. Lewis Carroll surveillait avec minutie le travail de ses illustrateurs, afin qu'ils fussent aussi près de ses idées que possible.
mardi 5 septembre 2006

Clichés choisis

Nul autre moyen pour montrer à quel point Dodgson était un photographe inspiré que de déposer ici quelques-uns des nombreux clichés qu'il réalisa. Beaucoup furent détruits par l'auteur lui-même. Hélas! Ou, peut-être, heureusement, parce que certains y auraient encore trouvé à redire...
Contrairement à l'opinion rapidement énoncée, il ne photographiait pas que des petites filles ou des enfants. Preuve ici, s'il en est besoin.
La plupart de ses modèles, pour ne pas dire presque tous, ont un air de tristesse ou de profonde réflexion. Ils sont, plus sûrement encore, pris au lasso, figés dans la raide pause exigée par le photographe, qui rêve de fixer une image parfaite. Remettons, de même, dans le contexte : la face souriante n'était pas vraiment à la mode. Mais je manque encore d'informations à ce sujet, puisque je ne suis pas une historienne de la photographie. Il existe des exceptions : Flora Rankin et Beatrice Henley.


Deux belles photographies de Lorina (Ina) Liddell. Je suis émue d'une manière inexplicable.



Une famille.


Belle enfant endormie. Le sommeil, la pause alanguie sont parmi les scènes préférées du photographe, qu'il répète inlassablement.

Alice, Lorina et Edith Liddell

Harry Liddell.



Alice couronnée.

Le poète Ruskin. Venise le remercie pour son livre...

-->
Greville Matheson MacDonald, le fils de George MacDonald, un ami intime de Carroll. Dois-je préciser que son roman Lilith est une des sources estimées pour Peter Pan ?





-->Alice Liddell, jeune fille. Hé oui, Dodgson (puisqu'il convient peut-être de l'appeler par son nom de famille réel, même si sa graphie heurte ma petite dyslexie, lorsque l'on parle du photographe) ne lâchait pas ses amies quand elle devenait plus âgées - précision à l'encontre de ceux (ils sont nombreux !) qui l'accusent de choses innommables sans rien savoir de l'époque et de Dodgson. Je suis loin d'être une spécialiste de Carroll, mais je m'emploie à mieux le connaître et à partager mon amour.

La même Alice vue par la sublime Julia Margaret Cameron ci-dessous



Un journaliste écrira à ce sujet : « Ceux qui ont vu les modèles de Julia Margaret Cameron et qui sont en mesure de les comparer aux portraits qu'elle en fait ne peuvent s'empêcher de penser que la Photographie détient le pouvoir de révéler certains mystères de l'être, dissimulés par la chair et le sang. » En effet, j'ai toujours pensé qu'elle capturait l'âme, tandis que la photographie de Dodgson me semble plus en prise avec la nature concrète et matérielle des sujets, sans pour autant n'être que superficielle ou fausse. Je ne parle que de l'incarnation des personnages sur la photographie.

D'autres portraits de petites filles :



Kathleen Tidy pour son septième anniversaire.



Agnes Grace Weld.

La même petite fille déguisée en Petit Chaperon rouge (à gauche).
Agnes était la nièce de la femme de Tennyson, figure majeure de la poésie victorienne.
Ci-dessous, Alice Margaret Harington.

















Constance Ellison.
Gertrude Dykes.
Joa Pollock.
Révérend Gandell et Florence.

Thomas Combe, directeur de l'Oxford University Press, ami de Charles Dodgson.


Alice et Lorina Liddell. J'affectionne particulièrement cette série de « chinoiseries ».

Je retire très délicatement cette citation de Dodgson d'une histoire de Carroll, qui dit magnifiquement son rapport à cet art :

« Mardi 23 août. Ils disent que les photographes sont, dans le meilleur des cas, une race aveugle. Ils disent que nous ne faisons que regarder le combat de l'ombre et de la lumière dans les plus jolis visages, que nous admirons rarement et n'aimons jamais. C'est une illusion que je brûle de faire éclater en morceaux. »

(A photographer's Day Out,Trad. Céline-Albin Faivre).
À suivre...


Liens issus des roses de décembre...

... en rapport avec Lewis Carroll, afin de faire une jonction entre mes deux pages :

1
2
3
4
5
6

Début de l'histoire...


Je dédie ce billet-ci et ce nouveau JIACO à mon ami Jean-Sébastien, une belle âme.

***


(Lewis Carroll est ici en compagnie de Madame Macdonald, en 1862.)


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Lewis Carroll, de son vrai nom Charles Lutwidge Dodgson, naquit le 27 janvier 1832 à Daresbury, un petit village non loin de Manchester. Son père était prêtre de l'Église anglicane. Sa famille était conservatrice, appartenant à la moyenne bourgeoisie. L'armée et l'Église étaient les deux voies souhaitées. Son arrière-grand-père était évêque et son grand-père capitaine d'armée, mort en service.
Charles fut le troisième enfant (mais l'aîné des garçons) d'une très vaste famille (onze enfants, qui survécurent tous jusqu'à l'âge adulte — fait très rare à l'époque). Sa famille était de souche irlandaise avec des ramifications dans le nord de l'Angleterre également.
Il semble qu'il ait fait preuve d'un intellect précoce. A sept ans, il lisait déjà (comme Barrie),
The Pilgrim's Progress (un classique écrit par John Bunyan in 1678). À l'instar de Barrie, une nouvelle fois (les coïncidences sont nombreuses), il était à la fois gaucher et droitier. Gaucher d'instinct, on le contraignit à écrire de la main droite. Il en conçut, selon toute vraisemblance, un traumatisme, qui à mon sens est perceptible dans son oeuvre. Les lettres écrites en miroir (par Barrie et Carroll ne sont pas un hasard). Mais je ne veux pas anticiper sur des développements futurs.
Il était une créature à l'imaginaire précoce et fécond. Il inventait même des jeux pour ses frères et sœurs et montait, par exemple, des spectacles de marionnettes. Beaucoup d'écrivains manifestent cette aptitude, qui revêt plus de profondeur pour certains, qui emprunteront ensuite la voie de l'écriture (Barrie, les Brontë et bien d'autres).
À douze ans, on le mit en pension à Richmond, où, semble-t-il, il fut heureux. Un an et demi plus tard, il entra à la grande public school de Rugby. Il confessa, cette fois-ci, que sa vie là-bas fut très difficile.


J'avoue qu'aucune considération sur cette terre ne pourrait me convaincre de revivre à nouveau ces trois années.

Le régime des punitions y était fort sévère. On songe au goût très victorien pour les châtiments corporels... On a émis l'hypothèse que le jeune Charles avait été abusé dans son innocence, si l'on se fie à certains propos équivoques qu'il tint à ce sujet. Néanmoins, il y fit de bonnes études et, après quatre ans passés à Rugby, fut admis à Oxford (
Christ Church College), où il s'installa en janvier 1851 ; il devait y résider jusqu'à sa mort (1898).
Sa mère mourut d'une « inflammation du cerveau » (on retrouve cette expression sur le certificat de décès du frère de Barrie, c'est un terme vague à l'époque qui signifie tout et le contraire de tout ; peut-être s'agissait-il d'une méningite ou d'une attaque cérébrale), alors qu'il n'était que depuis deux jours à Oxford. Elle n'avait que quarante-sept ans. 

À Oxford, Charles fit des prodiges, sans pour autant être un travailleur acharné, et ne fut pas affecté, du moins en apparence, par ce décès abrupt. Son don éclatant pour les mathématiques lui valut un poste d'enseignant, qu'il conserva jusqu'à ses vingt-six ans. Il gagnait, ma foi, assez bien sa vie, mais s'ennuyait. Ses élèves étaient, pour la plupart, indignes de son intelligence : plus vieux et plus riches que lui, ils ne manifestant aucun intérêt pour ses leçons... L'indifférence était partagée des deux côtés ! En 1856, il commença à s'intéresser à la photographie et excella dans ce domaine très rapidement. Il exprima ses pensées intérieures, sa conception profonde du monde à travers ce medium. À la recherche d'une beauté essentielle, métaphysique ou divine, il trouvait cette perfection dans la photographie, dans les mots prononcés sur la scène d'un théâtre, mais aussi dans l'étrange fascination que peut procurer une formule mathématique. Il était sensible à l'harmonie du corps humain, dans lequel il filait la trace, les vestiges d'une innocence perdue.
De taille moyenne, Charles était plutôt séduisant.
Il avait des cheveux châtains bouclés et de beaux yeux bleus. La coqueluche s'empara de lui, à la fin de l'adolescence, vers dix-sept ans. La conséquence de cette maladie fut une perte importante de l'audition à l'oreille droite. Mais ce handicap fut mineur en comparaison de ce bégaiement qui l'affecta sa vie durant. La légende veut qu'il ne bégayait qu'en présence des adultes, mais jamais en compagnie des enfants... Les légendes sont ce qu'elles sont et pourquoi les détruire si elles donnent des couleurs seyantes au mythe ? Ce bégaiement n'empesa jamais les qualités qu'il déployait avec éclat en société. Par exemple, il chantait assez bien et ne renâclait jamais à user de ce talent en public. Il aimait s'adonner à des imitations et aux charades, son péché mignon. Sa volonté d'imposer sa marque en tant qu'écrivain et artiste était ferme et exprimée sans ambiguïté. Il écrivait beaucoup : de la poésie, des nouvelles qu'il envoyait à des magazines divers et variés, avec acharnement. Il obtint d'abord de modestes succès. L'humour et la satire étaient son style. Ce n'est qu'en 1856 qu'il publia son premier texte, dans un petit magazine, The Train, sous le nom qui allait le rendre célèbre jusqu'à nos jours, et bien au-delà, c'est évident. Ce petit poème s'intitulait Solitude.
Cette même année, un nouveau doyen arriva à Christ Church,
Henry Liddell. Il entraînait dans son sillage une épouse et des enfants, qui allaient beaucoup compter dans la vie de celui que l'on peut désormais nommer Lewis Carroll. Vous connaissez la suite... Il devint intime avec la mère et les enfants. Cela ne vous rappellerait pas l'histoire de Barrie, que je ne cesse de conter, ici et  ?
Ina, Alice et Edith Liddell étaient les enfants préférés.

Ils les emmenaient pique-niquer près de la rivière, à Godstow et Nuneham. Il fut ordonné diacre en
1861, mais il renonça à devenir prêtre, invoquant sa timidité et son bégaiement. Il s'arrangea cependant pour rester à Christ Church. Il y vivait dans une relative paix, entrecoupée parfois de conflits violents avec le doyen Liddell. Ce dernier était inquiet (à tort !) de son attachement pour Alice, mais aussi violemment pris à parti par des pamphlets virulents. Bien que publiés anonymement, leur auteur se révélait aisément. Carroll le mettait en accusation, lui et plusieurs des autorités d'Oxford. À ce sujet on peut lire Notes by An Oxford Chiel (1874). C'est au cours d'une de ses promenades, en 1862, avec les enfants Liddell, que Lewis Carroll inventa l'ébauche de l'histoire, qui allait devenir son premier et son plus grand succès, le premier livre consacré à Alice.

Alice Liddell (Alice Liddell à l'âge de 80 ans)

lui demanda, après avoir écouté l'histoire, qu'il la couche par écrit. Carroll avait une mémoire tellement puissante que la légende veut qu'il ait retranscrit mot pour mot cette histoire née dans la complicité au cours d'une promenade. Alice au pays des merveilles fut publiée en 1865. Le succès fut phénoménal.
La scission entre Dodgson et Carroll était désormais franche. Le double de Dodgson devint riche et célèbre et incarna un personnage aussi fameux que cette petite fille fictive à laquelle il avait donné naissance. Néanmoins, il continua à enseigner à Christ Church jusqu'en 1881 et demeura sur place jusqu'à sa mort. Il publia la suite d'Alice,
La Chasse au Snark (en 1876, et j'aurai le temps de vous reparler de ce titre qui donne naissance à cette page). Son dernier roman, en deux volumes, Sylvie et Bruno, fut publié en 1889 et 1893. Beaucoup de textes mathématiques furent publiés sous son nom réel. Il faut mentionner le célèbre Euclide et ses rivaux modernes, en 1879, réfutation humoristique des géométries non euclidiennes. En 1881, il ne renonce pas seulement à l'enseignement, mais aussi à sa passion oblique, la photographie.
(Editions Yale University Press )

Son goût pour les photographies de petites filles peu vêtues ou nues faisait jaser les mauvais esprits. Il en existe toujours pour salir la beauté et la pureté...
Dès lors, c'est la logique qui va devenir l'objet de tous ses soucis.
Ses collègues le nommaient « Dodgson-and-Carroll ». Avec force, il refusa toujours l'identification et, quelques mois à peine avant sa mort, décida de renvoyer tout courrier adressé à Lewis Carroll. Étrange énigme que celle-ci !
Docteur Jekyll et Mister Hyde ? Je crois que c'est à la fois plus simple et plus compliqué. Mais nous n'en sommes qu'au prélude.
C'est pourtant sous son pseudonyme qu'il se présentait aux petites filles, très nombreuses, avec lesquelles il entrait en conversation et en correspondance. Il avait mis au point un système impressionnant pour « gérer » (le mot est laid, mais il s'agit de cela) son courrier. Il avait coutume de leur laisser en cadeau un exemplaire d'
Alice. Mais, si la sympathie était plus affirmée, elle s'exprimait par une volumineuse correspondance dont le temps nous a heureusement laissé la trace.
Il meurt le 14 janvier 1898 d'une pneumonie violente (comme Barrie).

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Holly Golightly
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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« Quand je lisais des contes de fées, je m'imaginais que des aventures de ce genre n'arrivaient jamais, et, maintenant, voici que je suis en train d'en vivre une ! On devrait écrire un livre sur moi, on le devrait ! »