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lundi 18 septembre 2006

Les lacunes d'Alice Pleasance Liddell

Certains ont émis l'hypothèse que la froideur qui s'installa entre l'écrivain et sa jeune amie fut consécutive à une demande en mariage repoussée (Cf. le texte de Brassaï dans le Cahier de l'Herne correspondant). Cette idée, pour romantique qu'elle fût, n'est en rien fondée. Il est probable qu'on ne saura jamais la vérité.
Ce qui, en revanche, est certain est que la mère de la jeune Alice (1852–1934), alors âgée de onze ans (tandis que Lewis Carroll en avait trente-trois) détruisit toutes les lettres que l'auteur avait adressées à sa fille. Seules quelques-unes ont survécu à cette tempête maternelle.
Les mères sont toujours excessives quand il s'agit de leur progéniture, positivement ou négativement. On devrait inventer une loi pour protéger les enfants contre les abus de pouvoir des matrones.
En 1932, Alice évoquera le passé et dira ceci : « Je ne peux me souvenir de ces lettres, mais c'est une horrible pensée pour moi de songer qu'elles aient pu périr dans la corbeille à papier du presbytère. »
Pourquoi la mère d'Alice a-t-elle agi ainsi ? Craignait-elle une passion interdite ? Est-elle, tout simplement, jalouse ?
Personne n'est en mesure de répondre à cette question. Le mystère est d'autant plus épais que les passages du Journal de Carroll, qui correspondent précisément aux mois de proximité intense avec la famille Liddell, cette période qui a conduit à l'écriture d'un chef-d'oeuvre, sont manquants (du 18 avril 1856 à mai 1862). Il faut dire aussi que la censure du neveu Collingwood est aussi passée par là...
La rupture fut totalement consommée entre les Liddell et Lewis Carroll en juin 1863.
Toutefois, au fil des ans, même s'ils ne se rencontraient plus, Lewis Carroll ne cessa d'envoyer des cadeaux à Alice.

Une lettre tardive (je ne suis pas l'auteur de la traduction ni de celle du passage suivant cité), en date de l'année 1885, à propos de la publication de la première version d'Alice (Les Aventures d’Alice sous terre) :

Ma chère Mrs. Hargreaves [Alice est alors âgée de 33 ans et est mariée],
J’imagine que la présente lettre, après tant d’années de silence, va vous parvenir presque comme une voix d’entre les morts. Pourtant, ces années-là n’ont pas réussi à affaiblir en quoi que ce fût la clarté de mon souvenir des jours où nous correspondions. Je commence à éprouver combien la mémoire défaillante d’un vieil homme est infidèle en ce qui concerne les récents événements et les nouveaux amis (par exemple, je me suis lié d’amitié, voici quelques semaines, avec une très charmante petite fille d’environ douze ans, avec qui je fis une promenade ; et maintenant, je ne parviens plus à me rappeler aucun de ses nom et prénoms !), mais l’image en mon esprit est plus vivace que jamais de celle qui fut, à travers tant d’années, mon idéale amie-enfant. Depuis votre temps, j’ai eu des vingtaines d’amies-enfants, mais avec vous, ce fut tout différent. Cependant, ce n’est pas pour dire tout cela que je vous écris cette lettre. Voilà ce que je veux vous demander : verriez-vous un inconvénient à ce que l’on publiât en fac-similé le cahier manuscrit original (que vous possédez toujours, je le suppose) des Aventures d’Alice ? L’idée de cette publication ne m’est venue que l’autre jour. Si, toute réflexion faite, vous en veniez à conclure que vous préféreriez que l’on s’en abstînt, cela mettrait fin au projet. Si, au contraire, vous me donniez une réponse favorable, je vous serais grandement obligé de bien vouloir me prêter le cahier (je pense qu’un envoi par lettre recommandée donnerait toute sécurité) afin que je puisse envisager toutes les possibilités de réalisation. Cela fait vingt ans que je n’ai vu ce manuscrit, de sorte que je ne suis nullement certain que les illustrations ne vont pas se révéler si horriblement mauvaises qu’il serait absurde de les reproduire. Il n’est pas douteux que j’encoure l’accusation de vulgaire narcissisme en publiant un tel ouvrage. Mais je ne m’en soucie pas le moins du monde, sachant qu’il n’existe pas chez moi pareille faiblesse ; simplement, considérant l’extraordinaire popularité qu’ont eue les volumes (nous avons vendu plus de 120 000 exemplaires des deux livres), je pense qu’il doit y avoir un grand nombre de personnes qui aimeraient voir Alice sous sa forme originale. Je reste votre ami fidèle.
C. L. Dodgson

Alice Liddell a raconté ses souvenirs dans The Cornhill Magazine, en Juillet 1932 : « Nous nous rendions chez lui escortées par notre gouvernante. Nous prenions place sur un grand sofa. Il s’installait entre nous et, tout en nous racontant des histoires, il dessinait avec un crayon ou une plume. Quand il nous avait bien amusées, il nous faisait poser et il prenait ses photographies avant que nos expressions eussent eu le temps de changer. II semblait avoir une réserve inépuisable d’histoires fantastiques, qu’il inventait au fur et à mesure tout en dessinant sans arrêt sur une grande feuille de papier. Ses histoires n’étaient pas toujours complètement inédites. Parfois, il nous donnait une variante d’une histoire déjà racontée, parfois il débutait sur quelque chose que nous connaissions déjà ; mais, en se développant, l’histoire, fréquemment interrompue, changeait du tout au tout et de façon inattendue. Quand nous allions en excursion sur la rivière avec Monsieur Dodgson, ce que nous faisions tout au plus quatre ou cinq fois au cours du trimestre d’été, il emportait toujours un panier plein de gâteaux et une bouilloire qu’il faisait chauffer sur un feu de brindilles. Plus rarement nous partions pour une journée entière, et alors il emportait toutes sortes de provisions — du poulet froid, de la salade et des tas de bonnes choses. Ce que nous aimions le mieux, c’était de remonter à la rame jusqu’à Nuneham et de pique-niquer dans le sous-bois, dans l’une des huttes construites à cet effet par Monsieur Harcourt. Monsieur Dodgson, à Oxford, était toujours vêtu de noir, comme un pasteur, mais, quand il nous emmenait sur la rivière, il portait des pantalons de flanelle blanche. Il remplaçait son chapeau noir par un chapeau de paille, mais, naturellement, il gardait ses chaussures noires, parce qu’à cette époque les tennis blancs n’avaient pas été inventés. Il se tenait toujours très droit, plus que très droit même, il avait l’air d’avoir avalé un manche à balai...»

Il me semble que l'on perçoit, dans ce dernier témoignage, la fragile ligne de démarcation entre Dodgson et Carroll, même si elle n'est symbolisée que par un changement de costume.
La lettre de Carroll à Alice est empreinte de tendresse et d'une triste résonance. Le neveu-biographe de Dodgson-Carroll dira que cette séparation a jeté à jamais une ombre sur la vie de son oncle...

[Crédit photo : Alice Liddell photographiée par J.M. Cameron.]

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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« Quand je lisais des contes de fées, je m'imaginais que des aventures de ce genre n'arrivaient jamais, et, maintenant, voici que je suis en train d'en vivre une ! On devrait écrire un livre sur moi, on le devrait ! »