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lundi 18 septembre 2006

Eclat d'une biographie

Je relève ce qu'écrit Florence Becker Lennon dans sa biographie de Lewis Carroll, The life of Lewis Carroll - Victoria through the looking-glass, Ed. Simon and Schuster, new York, 1945, p. 214 :

« Les raisons de son refus à admettre la paternité des livres de Lewis Carroll, dans le contexte oxfordien du professeur Dodgson, sont tout à fait légitimes. Après tout, aucun de ses collègues n'écrivaient de livres à l'intention des enfants, et ils le fixaient déjà d'un air très suspicieux. Mais il n'hésita jamais à user de livres - notamment Alice - en guise de carte de visite auprès des enfants, comme s'il disait : Peut-être bien que je ressemble à Monsieur Dodgson mais, si vous me regardez à nouveau, vous verrez Lewis Carroll ; et, si vous regardez encore et que vous roulez des yeux comme des billes, vous verrez Alice. Ou, peut-être, sortait-il ses diverses personnalités de son petit sac noir, à la manière d'un prestidigitateur — et il en était un ! Il était le révérend Dodgson, aucun doute à ce sujet, et devenait Carroll, quand il ouvrait son sac, pour en extirper des jeux, des jouets et des photos destinés à ses amis-enfants, et que tout le petit peuple des fées émergeait soudain.»

(trad. C.-A. F.)

Ce livre est de ceux qui me paraissent mériter une lecture, bien que ses conclusions quant à l'attrait de Lewis Carroll pour les petites filles soient inacceptables et complètement hors de propos.
J'ai toujours pensé que ceux qui voient le mal, là où il n'existe pas, en disent davantage sur leurs penchants d'accusateur que sur ceux qu'ils jugent sans légitimité... Et notre société est tellement décadente qu'elle n'autorise plus la pensée de l'innocence. À moins que cette dernière ne représente la subversion suprême...
Je recenserai les autres ouvrages prochainement.
Ceci évitera peut-être à certains d'écrire des sottises sur le compte de Lewis Carroll et du Révérend Dodgson. J'en ai encore lu récemment sur le net... Non, je ne vous donnerai pas d'adresses ! N'insistez pas ! La colère est mauvaise pour ma santé.
mardi 12 septembre 2006

Walter De la Mare : note

Walter de La Mare (1873-1953) a écrit un très petit essai, charmant et pertinent, qui gravite autour de la figure de Lewis Carroll. Il dresse, en outre, un rapide panorama impressionniste de la "littérature jeunesse" et du nonsense.

Je retiens en premier lieu cette considération :

« L'ère victorienne fut riche de ces personnages exotiques. Les modernes que nous sommes s'en amusent. Nous les avons fait sécher et décolorer dans des herbiers. Nous oublions de nous souvenir que beaucoup de nos plus admirables fleurs sont également des plantes de serre et nous souffrirons aussi, un jour, d'une semblable dessiccation. Mais il reste une fleur sauvage victorienne, qui n'autorise aucune condescendance absurde : nous l'appelons le Nonsense. À la différence des autres "activités" de l'époque, cette pensée sauvage ensemencée de rires, cet indéfinissable croisement entre l'humour, la phantaisie* et une douce déraison a prouvé son ancrage profond et demeure vivante et enchanteresse**. (...) Personne, pas même parmi ses plus aimables défenseurs, ne pourrait nier que le début du XIXe siècle manifeste un état d'esprit condescendant envers les enfants. Cette façon de se comporter est semblable à une lanterne qui n'éclairerait pas. Les excès sécrètent leurs propres antidotes.
Les mères et les pères, qui ont été élevés au porridge avec une pincée de sel en guise d'aromate, sont à même de comprendre que le miel est aussi un don de la nature. Pourtant, les écrivains qui lorgnent du côté de la nursery, et bien après que William Blake ait chanté l'innocence**, demeurent convaincus, pour la plupart, que ce qui est bon pour la jeunesse doit être déplaisant !"
(Trad. Céline-Albin Faivre, souligné par l'auteur)

* Walter de La Mare parle de "phantasy" au lieu de "fantasy". Je suis pleinement en accord avec lui quant à la graphie. J'ai écrit ceci, ailleurs :
Nous n’apprécions guère la dénomination de « fantasy », qui désigne généralement, dans notre culture, cette littérature du merveilleux plus particulièrement anglo-saxonne. Nous lui préférons volontiers celle-ci : «phantaisie» qui a le mérite de nous rapprocher de son étymologie grecque si éclairante.
La phantaisie désigne donc un état d'esprit teinté par l'imaginaire, une faculté, une disposition propice à l'inventivité, puis l'oeuvre dans laquelle elle s'incarne et qui la reflète. La phantaisie ou l'imagination est ce que Shakespeare nommait si justement « l’œil de l'esprit ».
** "Fragrant" signifie aussi "odorant".
*** Référence aux fameuses Songs of Innocence and Experience. Les chants de l'innocence et Les chants de l'expérience mettent en parallèle les deux états contradictoires de l'homme. L'enfance y est décrite comme le moment le plus proche de la béatitude éternelle, un moment à jamais perdu et violenté par l'âge adulte. Le prochain billet qui sera consacré à un poème de Lewis Carroll dit ce sentiment.
À l'instar de Barrie ou de Tournier, Lewis Carroll pense que 12 ans est LA limite.
12 ans. L'acmé, la perfection. Je ne suis pas loin d'acquiescer.
Peu nombreux sont ceux qui survivent à leur enfant intérieur et qui ne cèdent pas, pour ce faire, à la tentation de le perdre dans l'obscure forêt de la mémoire... De plus, ces héros de l'enfance n'osent pas toujours assumer cette victoire.


Il explique à propos de Lewis Carroll qu'« Il était si méticuleux (...) quant au choix d'un frontispice pour À travers le miroir qu'il demanda leur avis à environ à trente de ses amies mariées, avant de décider, en dernière instance, de conférer cet honneur au Roi Blanc. (...) Carroll, pendant son enfance, s'était déjà aventuré aux frontières du Pays des Merveilles. De même, les quatre premiers vers du Jabberwocky, qui furent ensuite étendus jusqu'à vingt-huit, un soir de fête, apparurent dans Le Parapluie du presbytère sous le titre de "Strophe de poésie anglo-saxonne", accompagné du glossaire de tous les termes qui le composent.
Rarement un enfant a laissé aussi clairement entrevoir l'homme en devenir. Cette ingéniosité à l'affût d'aventures, ce talent qui s'exprime par l'alliance si bien choisie des mots, ce ravissement provoqué par la logique et les mathématiques, cette passion pour les inventions, ce penchant pour les calembours, les énigmes , les parodies et ce genre de double registre du langage et de la pensée devaient occuper les jours de travail et les heures de repos de Dodgson, pendant les quarante-sept ans (dès 1851) qu'il passa à Christ Church.» (Trad. C.-A.F.)

Sans être essentiel, cet essai livre quelques idées joliment mises en pli.
mardi 5 septembre 2006

Début de l'histoire...


Je dédie ce billet-ci et ce nouveau JIACO à mon ami Jean-Sébastien, une belle âme.

***


(Lewis Carroll est ici en compagnie de Madame Macdonald, en 1862.)


***


Lewis Carroll, de son vrai nom Charles Lutwidge Dodgson, naquit le 27 janvier 1832 à Daresbury, un petit village non loin de Manchester. Son père était prêtre de l'Église anglicane. Sa famille était conservatrice, appartenant à la moyenne bourgeoisie. L'armée et l'Église étaient les deux voies souhaitées. Son arrière-grand-père était évêque et son grand-père capitaine d'armée, mort en service.
Charles fut le troisième enfant (mais l'aîné des garçons) d'une très vaste famille (onze enfants, qui survécurent tous jusqu'à l'âge adulte — fait très rare à l'époque). Sa famille était de souche irlandaise avec des ramifications dans le nord de l'Angleterre également.
Il semble qu'il ait fait preuve d'un intellect précoce. A sept ans, il lisait déjà (comme Barrie),
The Pilgrim's Progress (un classique écrit par John Bunyan in 1678). À l'instar de Barrie, une nouvelle fois (les coïncidences sont nombreuses), il était à la fois gaucher et droitier. Gaucher d'instinct, on le contraignit à écrire de la main droite. Il en conçut, selon toute vraisemblance, un traumatisme, qui à mon sens est perceptible dans son oeuvre. Les lettres écrites en miroir (par Barrie et Carroll ne sont pas un hasard). Mais je ne veux pas anticiper sur des développements futurs.
Il était une créature à l'imaginaire précoce et fécond. Il inventait même des jeux pour ses frères et sœurs et montait, par exemple, des spectacles de marionnettes. Beaucoup d'écrivains manifestent cette aptitude, qui revêt plus de profondeur pour certains, qui emprunteront ensuite la voie de l'écriture (Barrie, les Brontë et bien d'autres).
À douze ans, on le mit en pension à Richmond, où, semble-t-il, il fut heureux. Un an et demi plus tard, il entra à la grande public school de Rugby. Il confessa, cette fois-ci, que sa vie là-bas fut très difficile.


J'avoue qu'aucune considération sur cette terre ne pourrait me convaincre de revivre à nouveau ces trois années.

Le régime des punitions y était fort sévère. On songe au goût très victorien pour les châtiments corporels... On a émis l'hypothèse que le jeune Charles avait été abusé dans son innocence, si l'on se fie à certains propos équivoques qu'il tint à ce sujet. Néanmoins, il y fit de bonnes études et, après quatre ans passés à Rugby, fut admis à Oxford (
Christ Church College), où il s'installa en janvier 1851 ; il devait y résider jusqu'à sa mort (1898).
Sa mère mourut d'une « inflammation du cerveau » (on retrouve cette expression sur le certificat de décès du frère de Barrie, c'est un terme vague à l'époque qui signifie tout et le contraire de tout ; peut-être s'agissait-il d'une méningite ou d'une attaque cérébrale), alors qu'il n'était que depuis deux jours à Oxford. Elle n'avait que quarante-sept ans. 

À Oxford, Charles fit des prodiges, sans pour autant être un travailleur acharné, et ne fut pas affecté, du moins en apparence, par ce décès abrupt. Son don éclatant pour les mathématiques lui valut un poste d'enseignant, qu'il conserva jusqu'à ses vingt-six ans. Il gagnait, ma foi, assez bien sa vie, mais s'ennuyait. Ses élèves étaient, pour la plupart, indignes de son intelligence : plus vieux et plus riches que lui, ils ne manifestant aucun intérêt pour ses leçons... L'indifférence était partagée des deux côtés ! En 1856, il commença à s'intéresser à la photographie et excella dans ce domaine très rapidement. Il exprima ses pensées intérieures, sa conception profonde du monde à travers ce medium. À la recherche d'une beauté essentielle, métaphysique ou divine, il trouvait cette perfection dans la photographie, dans les mots prononcés sur la scène d'un théâtre, mais aussi dans l'étrange fascination que peut procurer une formule mathématique. Il était sensible à l'harmonie du corps humain, dans lequel il filait la trace, les vestiges d'une innocence perdue.
De taille moyenne, Charles était plutôt séduisant.
Il avait des cheveux châtains bouclés et de beaux yeux bleus. La coqueluche s'empara de lui, à la fin de l'adolescence, vers dix-sept ans. La conséquence de cette maladie fut une perte importante de l'audition à l'oreille droite. Mais ce handicap fut mineur en comparaison de ce bégaiement qui l'affecta sa vie durant. La légende veut qu'il ne bégayait qu'en présence des adultes, mais jamais en compagnie des enfants... Les légendes sont ce qu'elles sont et pourquoi les détruire si elles donnent des couleurs seyantes au mythe ? Ce bégaiement n'empesa jamais les qualités qu'il déployait avec éclat en société. Par exemple, il chantait assez bien et ne renâclait jamais à user de ce talent en public. Il aimait s'adonner à des imitations et aux charades, son péché mignon. Sa volonté d'imposer sa marque en tant qu'écrivain et artiste était ferme et exprimée sans ambiguïté. Il écrivait beaucoup : de la poésie, des nouvelles qu'il envoyait à des magazines divers et variés, avec acharnement. Il obtint d'abord de modestes succès. L'humour et la satire étaient son style. Ce n'est qu'en 1856 qu'il publia son premier texte, dans un petit magazine, The Train, sous le nom qui allait le rendre célèbre jusqu'à nos jours, et bien au-delà, c'est évident. Ce petit poème s'intitulait Solitude.
Cette même année, un nouveau doyen arriva à Christ Church,
Henry Liddell. Il entraînait dans son sillage une épouse et des enfants, qui allaient beaucoup compter dans la vie de celui que l'on peut désormais nommer Lewis Carroll. Vous connaissez la suite... Il devint intime avec la mère et les enfants. Cela ne vous rappellerait pas l'histoire de Barrie, que je ne cesse de conter, ici et  ?
Ina, Alice et Edith Liddell étaient les enfants préférés.

Ils les emmenaient pique-niquer près de la rivière, à Godstow et Nuneham. Il fut ordonné diacre en
1861, mais il renonça à devenir prêtre, invoquant sa timidité et son bégaiement. Il s'arrangea cependant pour rester à Christ Church. Il y vivait dans une relative paix, entrecoupée parfois de conflits violents avec le doyen Liddell. Ce dernier était inquiet (à tort !) de son attachement pour Alice, mais aussi violemment pris à parti par des pamphlets virulents. Bien que publiés anonymement, leur auteur se révélait aisément. Carroll le mettait en accusation, lui et plusieurs des autorités d'Oxford. À ce sujet on peut lire Notes by An Oxford Chiel (1874). C'est au cours d'une de ses promenades, en 1862, avec les enfants Liddell, que Lewis Carroll inventa l'ébauche de l'histoire, qui allait devenir son premier et son plus grand succès, le premier livre consacré à Alice.

Alice Liddell (Alice Liddell à l'âge de 80 ans)

lui demanda, après avoir écouté l'histoire, qu'il la couche par écrit. Carroll avait une mémoire tellement puissante que la légende veut qu'il ait retranscrit mot pour mot cette histoire née dans la complicité au cours d'une promenade. Alice au pays des merveilles fut publiée en 1865. Le succès fut phénoménal.
La scission entre Dodgson et Carroll était désormais franche. Le double de Dodgson devint riche et célèbre et incarna un personnage aussi fameux que cette petite fille fictive à laquelle il avait donné naissance. Néanmoins, il continua à enseigner à Christ Church jusqu'en 1881 et demeura sur place jusqu'à sa mort. Il publia la suite d'Alice,
La Chasse au Snark (en 1876, et j'aurai le temps de vous reparler de ce titre qui donne naissance à cette page). Son dernier roman, en deux volumes, Sylvie et Bruno, fut publié en 1889 et 1893. Beaucoup de textes mathématiques furent publiés sous son nom réel. Il faut mentionner le célèbre Euclide et ses rivaux modernes, en 1879, réfutation humoristique des géométries non euclidiennes. En 1881, il ne renonce pas seulement à l'enseignement, mais aussi à sa passion oblique, la photographie.
(Editions Yale University Press )

Son goût pour les photographies de petites filles peu vêtues ou nues faisait jaser les mauvais esprits. Il en existe toujours pour salir la beauté et la pureté...
Dès lors, c'est la logique qui va devenir l'objet de tous ses soucis.
Ses collègues le nommaient « Dodgson-and-Carroll ». Avec force, il refusa toujours l'identification et, quelques mois à peine avant sa mort, décida de renvoyer tout courrier adressé à Lewis Carroll. Étrange énigme que celle-ci !
Docteur Jekyll et Mister Hyde ? Je crois que c'est à la fois plus simple et plus compliqué. Mais nous n'en sommes qu'au prélude.
C'est pourtant sous son pseudonyme qu'il se présentait aux petites filles, très nombreuses, avec lesquelles il entrait en conversation et en correspondance. Il avait mis au point un système impressionnant pour « gérer » (le mot est laid, mais il s'agit de cela) son courrier. Il avait coutume de leur laisser en cadeau un exemplaire d'
Alice. Mais, si la sympathie était plus affirmée, elle s'exprimait par une volumineuse correspondance dont le temps nous a heureusement laissé la trace.
Il meurt le 14 janvier 1898 d'une pneumonie violente (comme Barrie).

Qui suis-je ?

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Holly Golightly
Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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Où il est question de Lewis Carroll et de son double, Charles Lutwidge Dodgson...




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« Quand je lisais des contes de fées, je m'imaginais que des aventures de ce genre n'arrivaient jamais, et, maintenant, voici que je suis en train d'en vivre une ! On devrait écrire un livre sur moi, on le devrait ! »