lundi 9 octobre 2006

Béatrice


Beatrice C. Harington and Alice M. Harington photographiées par L. Dodgson

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Je ne crois pas que ce poème - traduit en prose (une hérésie, j'y consens malgré moi !) pour des raisons de pudeur évidentes : je ne suis pas poète pour un sou et n'oserai pas le prétendre - soit adressé à Béatrice Henley, évoquée précédemment, mais à une autre petite fille que je n'ai pas identifiée - Lewis Carroll connut plusieurs Béatrice, qui n'ont rien de celle de Dante. Quoique...

On y lit le regret des heures passées, la menace imprécise d'un monstre qui ne dit pas son nom et qui pourrait abîmer et engloutir l'enfant. S'agit-il d'un adulte ? S'agit-il du temps qui passe et qui fait néanmoins acte de reddition devant la beauté fantomale et irréelle de l'enfant ?
Deux ombres dans ce poème se disputent la lumière de notre esprit : une enfant de chair et de sang et son double angélique (l'image mortelle et celle, immortelle, d'un même être ?), qui, parfois, se confondent l'espace d'un instant. Très étrange texte qui amène le trouble dans l'esprit du lecteur...

Béatrice

Dans ses yeux la vivante flamme éclaire
C’est celle d’un voyageur sur terre
A la verticale, au-delà des cieux, il se tient
Les étés se disaient cinq et sont toute la durée
Les étés se disaient cinq depuis que le Temps s’est égrené
Afin de dissimuler dans les brumes de l’humaine nuit
La naissance d’un ange

Un ange voit-il à travers ses yeux ?
S’enfuira-t-elle, soudain, d’un bond, au loin ?
Et s’élèvera-t-elle vers son foyer dans les cieux ?
Béatrice ! Bienfait répandu et bénédiction reçue !
Béatrice ! Toujours je te regarde
De deux tendres demoiselles surgissent les visions
Entrelacées sur la trame du temps passé

D’une Béatrice pâle et sévère
Les lèvres disent un désespoir
Les yeux innocents qui aspirent


Qui aspirent aux tendres heures de la vie
Loin du chagrin et loin du conflit
Car les étés heureux jamais ne reviennent
En ce temps-là, le monde semblait bon et beau


D’une Béatrice glorieuse et vive

D’une demoiselle sanctifiée, éthérée
Dont les yeux bleus sont de profondes fontaines de lumière
Elle réconforte le poète qui rumine à l’écart
Elle remplit de joie son cœur désolé
Telle la lune, lorsqu’elle luit, à travers la nuit limpide
Sur un monde de silence et d’ombres

Et les visions tremblent et s’effacent peu à peu
Et les visions disparaissent au loin
Tout ce que mon imagination est ravie de peindre

Elle est à mes côtés : une enfant pleine de vie
Joie rougeoyante et boucles indisciplinées
Ni martyr pâle comme la mort ni saint radieux
Et pourtant pure et lumineuse comme eux

Car je crois que si un sinistre monstre sauvage
Venait à sortir de son antre charnier
De sa jungle-foyer dans l’Est
S'il rampait furtivement et retenait son souffle
S'il rampait avec les yeux de la mort

Il oublierait tout à fait son rêve de festin
Et se ramasserait à ses pieds dans la position de l’esclave
Elle enroulerait sa main autour de sa crinière
Elle babillerait d’un ton argenté
Sa voix serait le tintement de la pluie d’été


Elle le questionnerait de ses yeux rieurs
Elle le questionnerait sous l’emprise d’une allégresse déconcertante
Jusqu’à ce qu’elle eût attrapé à nouveau dans ses yeux féroces
L’amour qui a allumé les siens

Soyez assurés que si un cœur sauvage
Sous le masque de l’humain
Était ici sur le point de la déchirer
Lié par un sombre et mortel exploit
Dépêchant impitoyablement le passé
Il fléchirait soudain, soudain empreint d’une culpabilité naissante
Face à la pureté de ses yeux bleus


Que nenni ! Soyez assurés que si un bel ange
Un lumineux séraphin immaculé
Etait sur le point de s'infléchir du haut des cieux impénétrables
Elle s’attarderait volontiers dans un joyeux étonnement
Elle s’attarderait au bord de son amour à réfléchir et à contempler
L’amour et le souci d’une sœur se pencheraient
Sur une heureuse et innocente enfant

(4 décembre 1862)


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« Le poète est lui-même un traducteur d'une espèce singulière, qui traduit le discours ordinaire, modifié par une émotion, en langage des dieux. Le travail de traduire, mené avec le souci d'une certaine approximation de la forme, nous fait en quelque manière chercher à mettre nos pas sur les vestiges de l'auteur ; et non point façonner un texte à partir d'un autre ; mais de celui-ci, remonter à l'époque virtuelle de sa formation, à la phase où l'état de l'esprit est celui d'un orchestre dont les instruments s'éveillent, s'appellent les uns les autres, et se demandent leur accord avant de former leur concert. C'est de ce vivant état imaginaire qu'il faudrait redescendre, vers sa résolution en œuvre de langage autre que l'originel. »

Valéry dans la préface des Bucoliques

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Dilettante. Pirate à seize heures, bien que n'ayant pas le pied marin. En devenir de qui j'ose être. Docteur en philosophie de la Sorbonne. Amie de James Matthew Barrie et de Cary Grant. Traducteur littéraire. Parfois dramaturge et biographe. Créature qui écrit sans cesse. Je suis ce que j'écris. Je ne serai jamais moins que ce que mes rêves osent dire.
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Où il est question de Lewis Carroll et de son double, Charles Lutwidge Dodgson...




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« Quand je lisais des contes de fées, je m'imaginais que des aventures de ce genre n'arrivaient jamais, et, maintenant, voici que je suis en train d'en vivre une ! On devrait écrire un livre sur moi, on le devrait ! »